Comprendre les processus de la lecture : décodage et compréhension -par M.Roche

Lire implique des mécanismes très variés que la psycholinguistique a détaillés dans de nombreuses études. Nous verrons ici des points-clé de l’apprentissage et de la lecture.

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Remarque:
Cet article est extrait du mémoire de recherche de Muriel Roche, enseignante, intitulé : Apprentissage de la lecture : du décodage à la compréhension. N’hésitez pas à le consulter pour de plus amples informations sur le sujet.

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Avant de pouvoir lire : la conscience phonologique

Le cerveau du jeune enfant est, avant d’apprendre à lire, déjà organisé pour traiter le langage oral mais de façon inconsciente. Pour apprendre à lire, l’enfant doit donc d’abord prendre conscience des structures orales (mots, syllabes, phonèmes) pour les mettre en rapport avec le code visuel des lettres. Il doit comprendre qu’un mot oral est constitué d’une suite de sons, les phonèmes, qu’il doit savoir identifier et manipuler ; et qu’à l’écrit, un son correspond à une lettre ou à un groupe de lettres.

On parle de capacités méta-phonologiques qui peuvent être de deux types :
– implicites, c’est-à-dire développées automatiquement chez l’enfant lors de l’acquisition du langage ;
– explicites, développées lors de l’apprentissage de la lecture.

Avec la connaissance des lettres (de leur nom et du son qu’elles codent), la conscience phonologique est le meilleur prédicteur de la réussite de l’apprentissage de la lecture. Aussi, elle est travaillée en classe, dès la première année de maternelle.

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Une séance de conscience phonologique dans une classe de grande section de maternelle:

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L’étape clé de l’apprentissage de la lecture : le décodage phonologique des mots

Il s’agit de la reconnaissance des lettres d’un mot et de leur transformation en sons du langage. Lors de l’apprentissage de la lecture, le système visuel de reconnaissance des formes et les aires du langage sont mis en connexion dans le cerveau du jeune enfant. La région corticale de la forme visuelle des mots traite toutes les lettres du mot en parallèle. Ainsi, la reconnaissance visuelle des mots ne repose pas sur une appréhension globale de son contour mais sur sa décomposition en éléments simples : les lettres (ou paire de lettres), les graphèmes (lettre ou groupe de lettres correspondant à un phonème), les syllabes et les morphèmes. Ces informations sont transmises au cerveau pour calculer le son et accéder au sens.
Le décodage phonologique des mots repose sur l’enseignement de la correspondance entre les graphèmes et les phonèmes. Ici, la conscience phonologique et le principe alphabétique sont mis en relation. On parle de médiation phonologique. A chaque graphème est associé le phonème correspondant, les phonèmes sont fusionnés en syllabe puis en mot. La forme phonologique globale du mot est reconstituée, ceci permettant l’accès au sens.

Cette procédure est lente et laborieuse pour le lecteur débutant qui y consacre toute son attention mais elle permet de pouvoir lire n’importe quelle suite de lettres.

Selon le modèle développemental de Uta Frith (1985), qui propose plusieurs étapes dans l’identification des mots écrits chez l’apprenti lecteur, le décodage phonologique fait partie de la phase alphabétique. Celle-ci succède à la phase logographique ou picturale, où certains mots sont reconnus de façon globale (« devinés ») grâce à des indices visuels non-linguistiques mais familiers de l’environnement de l’enfant. C’est souvent le cas pour des marques commerciales, comme Mac Donald ou Disney, par exemple. A ce stade, la lecture d’un mot nouveau n’est pas possible puisque l’information linguistique n’est traitée qu’en tant qu’image.
Après la phase alphabétique, est proposée la phase orthographique, où la reconnaissance des mots est automatisée, avec la formation progressive d’un lexique orthographique. C’est ici le dernier stade de l’apprentissage de la lecture, quand le mot est traité sans recours systématique à la conversion graphème / phonème. L’enfant mémorise au fur et à mesure les formes orthographiques (graphèmes et morphèmes) des mots qu’il a déjà rencontrés et y associe des formes phonologiques. Lors d’une nouvelle rencontre, il reconnait de suite le mot dans sa globalité, ceci accélérant la vitesse de lecture et l’accès au sens.

Dans ce modèle, les étapes se succèdent obligatoirement dans l’ordre décrit et une nouvelle phase ne commence que lorsque la précédente est maîtrisée, avec, pour chacune, une procédure spécifique de traitement des mots.
Le passage par ces différents stades est influencé par des facteurs liés aux méthodes d’enseignement de la lecture et au développement de chaque enfant.

Certains remettent en cause le passage obligatoire par ces trois phases et leur cloisonnement strict.

Ceci dit, les stades alphabétique et orthographique caractérisent respectivement l’installation chez l’apprenti lecteur de la voie indirecte et de la voie directe d’accès au lexique mental, pour l’identification des mots.

Les deux voies de la lecture

Lorsqu’un lecteur expert rencontre un mot écrit, il peut utiliser deux possibilités pour l’identifier : il accède au lexique mental par la voie directe ou lexicale (procédure orthographique) ou par la voie indirecte ou non lexicale (procédure phonologique).

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– La voie directe de la lecture:

Quand le lecteur utilise cette procédure, c’est qu’il connaît déjà le mot, il le reconnait, on parle alors de reconnaissance des mots écrits. Il peut aussi en connaître la signification, on parle alors d’identification des mots écrits.
Dans les deux cas, une adresse orthographique du mot existe dans son lexique mental et il parvient à le reconnaître ou l’identifier directement en retrouvant cette adresse. Après traitement visuel, la représentation du mot est activée dans le lexique orthographique et donne accès à sa forme sonore (prononciation en vue d’une éventuelle vocalisation) et à l’ensemble des sens qui lui ont été associés lors de rencontres précédentes. Les mots fréquents et les mots irréguliers sont identifiés par cette voie.
C’est une procédure par adressage.

La lecture par voie directe ne devient efficace qu’après plusieurs années de lecture par la voie indirecte, même si elle est travaillée tôt, notamment par la mémorisation de certains mots-outils. Autrement dit, l’installation de la voie directe est déterminée par l’automatisation de la lecture alphabétique.

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– La voie indirecte de la lecture:

Ici, le mot n’est pas connu dans le lexique mental du lecteur. Il doit donc utiliser le processus de la médiation phonologique : il décompose le mot en unités plus petites (graphèmes) et les recode sous forme orale. C’est la conversion graphème / phonème qui permet l’établissement d’une représentation phonologique du mot, utilisée ensuite pour accéder aux représentations lexicales. Cette procédure est fréquemment utilisée par le lecteur débutant qui en apprend les règles lors de l’apprentissage explicite de la lecture. Elle sert aussi au lecteur expert face à des mots peu fréquents ou jamais rencontrés.
C’est une procédure par assemblage.

On distingue différentes procédures indirectes sur lesquelles peut s’appuyer le lecteur débutant :

  •  Procédure syllabique ou synthétique : exemple : b a _ ba.
  •  Procédure analogique : exemple : bougie commence comme bouche.
  •   Procédure contextuelle (calcul syntaxique et sémantique) : exemple : le petit…….. rouge _ le petit chaperon rouge.

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Cid-dessous une vidéo sur les progrès des recherches sur les méthodes syllabiques et globales (comme d’habitude le traitement médiatique est un peu « sensationnaliste » mais cela reste intéressant):