Le regard des enseignants influence les résultats des élèves : l’effet Pygmalion

Quelles sont les causes de la réussite et de l’échec scolaire ? S’agit-il seulement de compétences innées? La psychologie sociale a montré que le regard que les professeurs et les adultes en général posaient sur les enfants avaient une grande influence sur leurs résultats.

On parle d’effet Pygmalion pour désigner ce phénomène.

L’effet Pygmalion à l’école : définition

L’effet Pygmalion désigne l’effet des attentes sur les performances d’un sujet. Si l’autorité qui évalue les performances du sujet s’attend à ce qu’il réussisse, il aura plus souvent tendance à réussir et inversement s’il s’attend à ce qu’il échoue.

L’effet Pygmalion à l’école désigne l’effet de ce phénomène dans le monde de l’éducation. Il a été mis en lumière par une expérience de Rosenthal et Jacobson.

Revenons sur l’histoire de cette découverte.

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« Dès que les professeurs commencèrent à le traiter en bon élève, il le devint

véritablement » (Marcel Pagnol, Le temps des amours)

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un professeur enseigne dans la forêt

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Effet Pygmalion: R. Rosenthal découvre un phénomène étonnant

Robert Rosenthal, chercheur en psychologie sociale, a mis en lumière l’effet Pygmalion à travers l’expérience suivante : il a séparé au hasard douze rats en deux groupes égaux, puis a donné chaque groupe à six étudiants chargés de les faire traverser un labyrinthe.

Il a demandé à deux groupes d’étudiants d’entraîner chacun 6 rats à traverser un labyrinthe. Les rats avaient été répartis aléatoirement, mais ce n’est pas ce que Rosenthal va dire à ses étudiants :

  • Au premier groupe, il a expliqué que leurs rats avaient réussi des tests très difficiles et que l’on devait donc s’attendre à des résultats exceptionnels de la part des rongeurs.

  • Au second groupe, il a dit que leurs rats n’avaient rien d’exceptionnel et qu’il était très probable qu’ils auraient du mal à trouver la sortie du labyrinthe.

En procédant ainsi, Rosenthal avait modifié les attentes de ses étudiants afin de voir si cela avait une incidence sur les performances des rongeurs.

Les résultats dépassèrent largement les prédictions de Rosenthal : les rats du groupe 1 furent bien meilleurs et certains rats du groupe no 2 ne quittèrent même pas la ligne de départ.

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les attentes des testeurs modifient les performances des animaux testés

 

Les étudiants qui croyaient que leurs rats étaient particulièrement doués leur ont manifesté de la sympathie, de la chaleur, de l’amitié. A l’inverse, les étudiants qui s’attendaient à ce que leurs rats échouent se sont montrés plus froids, plus distants et se sont inconsciemment désintéressés des rongeurs.

Les attentes des « coachs pour rats » ont donc eu un très grand poids dans les performances des animaux.

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Les performances des rongeurs étaient plus liées aux attentes de ceux qui les entraînaient qu’à leurs caractéristiques internes.

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La question se pose alors : si ces résultats sont vrais pour des animaux, peuvent-ils l’être également pour des êtres humains ? Les attentes des professeurs pourraient-ils influencer les résultats des élèves ?

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Les élèves supposés « doués » réussissent mieux quelque soit leur niveau réel : l’expérience de l’école d’Oak School

Effet Pygmalion à l’école: Description de l’étude de Rosenthal

Comme l’écrit Rosenthal, « Si des animaux considérés comme plus brillants par leurs dresseurs devenaient effectivement plus brillants grâce aux préjugés favorables de ceux-ci, cela pouvait être vrai aussi pour les écoliers ».

Pour tester son hypothèse, le psychologue s’est demandé s’il était possible d’aider un élève à progresser en modifiant les attentes de son professeur. Il a donc fait croire aux enseignants que certains de leurs élèves étaient surdoués, afin de savoir si cela allait affecter leurs performances scolaires.

L’expérience eut lieu sur toute une année dans une école défavorisée de San Francisco, dans laquelle de nombreux élèves étaient en situation d’échec.

En septembre, les chercheurs ont fait passer des tests de Q.I. à tous les enfants. Mais ils ont gardé les résultats pour eux, et ont fait croire aux professeurs qu’il s’agissait d’un « tout nouveau test mis au point à Harvard, et destiné à détecter les élèves susceptibles de progresser de manière spectaculaire pendant l’année à venir ».

Le chercheurs ont ensuite sélectionné au hasard cinq enfants par classe, et ont fait croire aux professeurs que ces enfant avaient eu d’excellents résultats au test, et qu’on pouvait s’attendre à ce qu’ils fassent des progrès très importants au cours de l’année.

A la fin de l’année scolaire, les chercheurs ont refait passer un test de Q.I. à tout les élèves pour comparer les résultats des élèves dits normaux et ceux des élèves désignés comme prometteurs.

Les résultats du tableau sont donnés pour chacune des 6 classes (les sigles sont en anglais : Grade 1 pour CP, Grade 2 pour CE1, etc.). On compare l’écart entre le groupe désigné (les pseudos élèves prometteurs en rouge) et le groupe contrôle (les élèves dits normaux en gris) :

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effet pygmalion rosenthal

Comme on peut le voir sur le graphique, les élèves désignés comme « prometteurs » ont en moyenne beaucoup plus progressé que les autres. Ces résultats sont particulièrement vrais pour les classes de CP et de CE1 pour lesquelles on peut penser que les attentes des enseignants jouent un grand rôle.

Ces élèves « prometteurs » ont également été perçus comme plus performants et plus agréables que les autres par leurs professeurs, alors qu’ils avaient en réalité été choisis au hasard

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Comment fonctionne l’effet Pygmalion à l’école?

On peut schématiser le fonctionnement de l’effet Pygmalion comme ceci :

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pygmalion1

 

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Les études réalisées par Lee Jussim, un psycho-sociologue, montrent que les enseignants ont, dès les premières semaines de cours, des attentes à l’égard des élèves et que ces attentes vont avoir des conséquences sur la relation entre le professeur et son élève.

Ces effets vont concerner 3 grands domaines :

  • Le comportement de l’enfant,
  • Le comportement du professeur vis-à-vis de l’enfant,
  • Les perceptions que l’enfant a de lui-même.

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Les attentes des professeurs et leur influence

comment se créent les attentes ?

En début d’année, les professeurs ont des attentes variées concernant leurs élèves. En réalité, ces « attentes initiales» ne sont pas en soi un problème et sont, au contraire, nécessaires au travail des enseignants.

Les professeurs utilisent donc des indicateurs dits « objectifs» (et conscients) tels que les notes ou les appréciations de l’année précédentes. Mais ils vont aussi avoir recours à des indicateurs dits « subjectifs » tels que le sexe, la réputation, la tenue vestimentaire, le milieu sociale, l’ethnie et qui sont liées aux représentations et aux stéréotypes de chacun.

Le problème est que ces attentes vont avoir tendance à fonctionner comme des prophéties autoréalisatrices, les élèves dont on s’attend à ce qu’ils réussissent réussissant mieux en partie à cause de cette attente…

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l’influence des attentes des professeurs :

Les attentes des professeurs liées à leurs représentations vont avoir un certain nombre de conséquences sur :

En effet, les enseignants sont souvent plus chaleureux et rassurants avec les élèves pour lesquels ils ont des attentes élevées (comme l’ont montré Martinek et Johnson en 1979) . A l’inverse, ils seront souvent moins amicaux et rassurants avec les élèves pour lesquels ils ont des attentes faibles. Ils auront plus souvent tendance à les critiquer quand ils se trompent et à reprendre moins souvent leurs idées ou remarques (Martinek, 1982).

  • La possibilité d’expression : liée au nombre de fois où l’enfant peut répondre à des questions du professeur.

Les enseignants vont avoir tendance à proposer des exercices et des leçons plus riches, plus difficiles, et plus variés aux élèves pour lesquels ils ont des attentes élevées (Rosenthal, 1974). A l’inverse, ils poseront moins de questions et accepteront plus facilement des réponses médiocres des élèves pour lesquels ils ont peu d’attentes.

  • Les contenus pédagogiques, c’est-à-dire la quantité et la qualité des enseignants, varieront là encore selon les attentes des professeurs.

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Conséquence de ces différences sur le comportement des élèves

Pour finir les études ont montré que la différence de traitement des élèves en fonction des attentes des professeurs avait un effet sur :

  • La motivation :

    Diverses études ont montré l’effet des attentes et des stéréotypes des professeurs sur la motivation des élèves. Ainsi des travaux sur le sport au collège (cf. Trouilloud, 2002) ont montré que les attentes des professeurs avaient un impact sur la manière dont l’élève percevait ses performances, ce qui influence son niveau de motivation et ses performances . Il se crée ainsi une boucle de prédiction auto-réalisatrice : l’enfant dont on s’attend qu’il échoue manque de motivation et a plus tendance à échouer….

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  • L’estime de soi :

    Autre dimension, l’estime de soi qui est un moteur puissant de l’engagement des enfants dans les apprentissages, va également être impactée par les attentes du professeur..

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  • La confiance en soi :

    Dernier point, la confiance en soi est bien sûr très liée au regard de l’adulte et risquera d’être affectée par le regard et les attentes de l’enseignant.

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Conclusion : l’apprentissage est un phénomène social et relationnel

De nombreuses études autour de l’effet Pygmalion ont permis de mieux comprendre comment le regard de l’enseignant pouvait influencer les performances des élèves. Il ne s’agit pas ici de rêver de professeurs qui seraient totalement objectifs et dénués de préjugés. Nous avons tous des représentations ( il en est d’ailleurs de même pour les psychologues) et elles sont nécessaires.

La question est bien plutôt de montrer à quel point les mécanismes d’apprentissage sont liés à des phénomènes sociaux et relationnels. Il s’agit d’une dimension essentielle pour comprendre les difficultés scolaires.

Ainsi, pour les enfants en difficulté avec l’école, se contenter de multiplier les tests (QI, tests neurologiques etc.) ou de poser trop rapidement des diagnostiques (hyperactif, phobique scolaire, etc.) sans s’interroger sur le lien de l’enfant avec l’école et sur son rapport avec l’enseignant est, me semble-t-il, une erreur, car l’apprentissage n’est pas lié uniquement à une « intelligence » abstraite qu’il suffirait de mesurer.