Les pathologies du groupe : la perversité.

« Ecrire sur le pervers narcissique et considérer

cette forme de perversion indissociable des groupes

où elle se manifeste nous a paru exiger une écriture

qui soit autre que celle d’un sujet singulier[1] »

 

 

Depuis le dernier quart du XXe siècle, l’étude des fonctionnements groupaux renouvelle la clinique. C’est ainsi le cas de la notion de perversion narcissique dont la relecture contemporaine doit beaucoup à la réflexion sur les groupes. En effet, la perversion narcissique est aujourd’hui définie comme une pathologie du lien. Toutefois, comme nous le verrons, ce champ d’investigation nouveau nous force à nous interroger sur les fondements du discours psychanalytique. La perversion narcissique impose de penser la pathologie autrement, à travers la question du lien et l’étude de la groupalité, mais également – et ce sera ici notre propos – de la dire autrement.

En préambule, il convient de distinguer la perversité (narcissique) et la peversion (sexuelle), car ces deux notions ne s’inscrivent pas dans les mêmes paradigmes. Pour le dire en quelques mots, la perversion renvoie au modèle freudien et s’interprète en référence à la seconde topique quant la perversité narcissique renvoie aux réflexions sur les problématiques narcissico-objectales[2]. La psychanalyse que J.P.Vidal nomme « orthodoxe » refuse de parler de perversion narcissique ou de perversion morale notamment parce qu’elle estime que la réflexion sur la perversité excède le champ de la psychanalyse[3]. Ainsi l’article de J.P. Vidal (« De la perversion narcissique », de Jean-Pierre Vidal, in Edith Lecourt, Modernité du groupe dans clinique) prend position au sein d’un débat ouvert depuis maintenant plusieurs dizaines d’années sur le statut de la perversion narcissique. Comme nous allons le voir, il ouvre une réflexion sur la spécificité de la perversité mais également sur la manière d’écrire ce trouble, car peut-on parler d’une pathologie de l’interpsychique avec les mots décrivant les pathologies de l’intrapsychique ?

Nous étudierons tout d’abord ce que J.P. Vidal dit de la perversité puis nous étudierons le sens de ses choix d’écriture.

"Ecriture", toile de J.Handzisch 

 

Pour commencer, J.P. Vidal relève la nouveauté de la notion de perversité narcissique. Après avoir souligné le peu de place qui est fait dans la psychanalyse traditionnelle à la notion de perversion narcissique il en constate la valeur pratique. Selon lui, « ce concept si discutable sur le plan théorique, s’avère cliniquement très fécond » (p.71), notamment en ce qui concerne l’étude des groupes et des familles. J.P.Vidal souligne dès l’ouverture de son article combien la notion de perversion doit aux nouvelles formes de thérapies. En effet, la perversion ne se rencontre pas ou presque dans les cabinets de psychanalyse. Selon lui, « son expression apparaît dans le champs social ; le groupe s’avère le lieu privilégié où se déploient les attaques perverses et fait désormais partie de l’expérience banale du “psychanalyste sans divan” » (P.73).

            Après avoir décrit l’horizon pratique et théorique dans lequel s’inscrit la notion de perversion, J.P.Vidal s’interroge : « Qu’est-ce que la perversion narcissique ? ». La formule de la question annonce déjà le contenu de sa réponse. Il ne s’agit pas tant pour l’auteur de donner une définition de la perversion que de fournir les éléments d’une description de cette pathologie. Elle se caractérise notamment par « le besoin et le plaisir prévalents de se faire valoir soi-même aux dépends d’autrui » (p.74). J.P. Vidal souligne toutefois que la notion de perversion, plus qu’un trouble spécifique, désigne un éventail de comportements. Reprenant les propos de Racamier, il écrit : « il va de soi que divers plans ou divers échelons sont à distinguer au sein de la perversion narcissique » (p.75). Et l’auteur de décrire la multiplicité des formes prises par la perversité, du « moment » pervers à la « folie narcissique » (p.76).

Ensuite, J.P. Vidal souligne qu’une des caractéristiques principales de la perversion narcissique est sa dimension relationnelle ou groupale. Comme il l’écrit, « ce qu’on nomme le pervers narcissique nous inscrit d’emblée, selon Racamier, dans une topique interactive ».

L’auteur va alors, dans une réflexion qui se construit par glissements de sens, développer la notion de « noyautage » pervers. Citant Racamier, il écrit : « le noyau est avant tout un mode de fonctionnement entre les personnes au sein d’une famille ou d’un groupe » (p.79). Vidal décrit alors comment le pervers ne peut exister que grâce à la participation inconsciente d’autres membres d’un groupe ou d’une famille. Selon lui, «  pas de pervers narcissique sans associé » (p.82).

            Les dernières pages de l’article de J.P.Vidal témoignent d’un  déport et d’un élargissement de sa réflexion conduisant à une interrogation sur la modernité de la perversité et sur les fondements sociaux et philosophiques de son existence. J.P. Vidal commence par s’interroger sur les évolutions sociétales ayant conduit à la multiplication des comportements pervers dans nos sociétés. Reprenant la réflexion d’Hirigoyen il écrit : « le contexte socioculturel actuel permet à la perversion de se développer parce qu’elle y est tolérée ». Ainsi l’expression de la perversion a quelque chose à voir avec l’évolution des formes de travail et des contraintes économiques. Reprenant les propos de C.Dejours, il fait l’hypothèse que « depuis 1980 [..] toute la société […] se serait transformée qualitativement, au point de ne plus avoir les mêmes réactions que naguère » (p.85). L’évolution des formes de travail et des pratiques manageriales ont conduit à l’atténuation des réactions sociales à la souffrance. Cette évolution peut être pensée comme le terreau des manifestations perverses.

A la fin de l’article, un changement s’opère dans le choix des « voix » (pour reprendre le terme de J.P.Vidal[4]) que l’auteur convoque pour construire son propos. Précédemment, les citations renvoyaient préférentiellement au champ de la psychanalyse. A présent, l’auteur étaye son propos sur les réflexions de philosophes, d’historiens et de sociologues[5]. Le discours sur la perversion vient aussi effleurer une réflexion éthique et philosophique sur la morale et sur les fondements de notre vivre ensemble. J.P. Vidal explique, par exemple, que « l’idéologisation de la Raison consiste à faire de celle-ci le seul guide des actions humaines, ce qui revient à soumettre ses choix aux règles de l’arithmétique[…]. C’est le point de vue « conséquentialiste » (la fin justifie les moyens) ou celui de la « théorie du choix rationnel » (p.90). Comme on le voit, dans cette citation, l’auteur prend position dans un débat philosophique opposant la pensée d’un Machiavel, par exemple, et celle d’un Immanuel Kant.

Le glissement de sens opéré par J.P.Vidal nécessite alors que soit reposée la question qu’il avait formulée en débutant son article : la psychanalyse peut-elle tenir un discours sur la « perversion morale » qui soit encore un discours analytique ? En effet, pour Chemana, « les efforts de certains auteurs pour élaborer un tableau exhaustif d’un “sujet pervers” sont peu convaincants voire analytiquement discutables »[6]. La question est alors celle de la légitimité du discours portant sur la perversion narcissique. A-t-on le droit de figer des éléments d’une pensée morale dans un discours qui est celui du savoir (en ce sens que le discours psychanalytique est un discours de savoir) ? Si oui, quel sujet peut tenir ce discours sans qu’il s’apparente à un discours fort, à une justification théorique d’un choix éthique personnel ? Cette difficulté pose la question du « je » énonçant la parole morale, de l’origine du discours.

 

 

Une étude de la forme du texte et du sens que l’on peut lui donner permet, nous semble-t-il, de répondre, pour une part, à cette difficulté. C’est en effet, le choix de J.P.Vidal que de souligner la spécificité formelle de son article. Il commence ainsi son article en soulignant « qu’écrire sur le pervers narcissique et considérer cette forme de perversion indissociable des groupes où elle se manifeste [lui] a paru exiger une écriture qui soit autre que celle d’un sujet singulier ». Il convient, nous semble-t-il, d’étudier cette écriture autre pour comprendre la cohérence du propos de J.P. Vidal.

 

Dans son article, J.P.Vidal cite et juxtapose à de nombreuses reprises les propos des auteurs sans les introduire par une phrase (page 80 par exemple). Les pensées des différents auteurs sont alors juxtaposées sans qu’elles s’intègrent dans le discours de l’énonciateur. J.P. Vidal parle dans son incipit de « maillage polyphonique », d’ « exposé à plusieurs voix » pour définir son article. Il nous semble que l’on peut interpréter le recours à ce procédé comme un moyen de dépasser les difficultés que nous avons soulevées précédemment. En effet, le recours à une juxtaposition de citations a été étudié par les critiques littéraires de la seconde moitié du XXe siècle[7]. Ils ont montré que ce recours permettait de laisser une plus grande liberté au lecteur, l’auteur s’effaçant pour laisser l’interprétation de son texte à celui-ci. Le lecteur recompose alors l’intertexte qui lui est offert par le scripteur[8] en pensant les liens pouvant unir le tissu de citation qui lui est offert. Ce procédé prend tout son sens dans cet article. En effet, la réflexion sur la perversion narcissique n’aboutit pas à une vérité assénée par un auteur mais à une pensée co-construite par le lecteur et l’auteur. Ainsi la prise de position morale qui sous-tend le discours de J.P.Vidal n’est pas affirmée par un énonciateur omnipotent mais acceptée, choisie , pensée, construite par chacun des lecteurs. Par exemple, lorsque J.P.Vidal cite les différents philosophes c’est telle pensée plutôt que telle autre qui me saisit. Un lecteur va par exemple être frappé par la réflexion de Deleuze sur l’altruicisme en délaissant les pensées rousseauistes sur la nature de l’homme. L’auteur de l’article lui laisse le choix des soubassements philosophiques me permettant de penser la perversion narcissique car ses citations ne sont pas assujetties à un argumentaire. Elles sont données presque telles quelles comme les éléments d’un patchwork.

Ainsi, la question du lien permet d’expliquer pourquoi la perversion narcissique, pathologie du groupe, a nécessité une autre forme d’écriture. En effet, au lien détruit par le pervers répond comme en échos le lien construit par le lecteur[9].

Seconde spécificité formelle qui nous semble important de relever, J.P.Vidal montre la perversion à travers des énumérations d’adjectifs plus qu’il ne la fige dans une définition. Il constate, ainsi, l’existence de pervers « que Racamier qualifie de pervers « invétéré », « accompli », « forcené », « authentique », « abouti », « proprement dit », « par vocation » » (p.75). Comme on le voit dans cet exemple, l’auteur ne donne pas une définition précise de la perversion narcissique : il l’approche à travers une série de termes qui ne semblent jamais suffisants pour décrire cette pathologie, comme si sa singularité ne se trouvait pas dans un seul de ces mots mais en un point qui les relierait tous. Cette volonté de ne pas figer la perversion narcissique s’explique par la spécificité de cette pathologie. En effet, comme nous l’avons vu, il s’agit d’une notion qui fait et doit faire question car elle excède le champ de la psychanalyse. Il y a quelque chose dans sa définition qui touche à la question du lien, du vivre ensemble et de la morale et qui excède le discours psychanalytique. Ce surplus, qui ne saurait être réduit par les mots de la psychanalyse, empêche le discours de se fixer sur une définition et remet sans cesse en mouvement la chaîne de signifiants ; de là la forme si particulière de l’écriture de J.P.Vidal.

 

 

Pour conclure, en réinterrogeant la clinique, l’étude du groupe interroge plus généralement le discours psychanalytique. Dans cet article, la réflexion sur la perversion narcissique pose la question de l’origine du discours analytique. Il apparaît que pour J.P. Vidal un discours ne peut être tenu sur la perversion narcissique que s’il est offert au lecteur. C’est à ce dernier qu’est laissé le soin de tisser les liens entre les voix des auteurs qui dialoguent dans le texte et entre les éléments d’une définition jamais fixée. En ce sens, les choix d’écriture de J.P.Vidal témoignent « d’une pensée vivante ayant échappé à ce qui spécifie la prédation essentielle de la « pensée perverse » : détruire tout ce qui fait lien, empêcher de penser, laisser sans voix » (p.70). Ainsi, dans l’écriture de J.P.Viadal, les liens qui permettent de penser cette pathologie en groupe ne sont-ils pas déjà tissés mais font appel à la sagacité du lecteur. La réflexion sur la perversion narcissique est alors le produit de ce groupe a minima qu’est le couple auteur/lecteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] J.P. Vidal, « De la perversion narcissique », in Edith Lecourt, Modernité du groupe dans clinique psychanalytique, Erès, 2007, p.69.

[2] On peut citer notamment les noms d’O.Kernberg, aux Etats-Unis, qui le premier distingua les pathologies limites des pathologies narcissiques auxquelles appartient la perversion narcissique (O.Kerneberg, La Personnalité narcissique (1975), Dunod, 1997). En France, on pense aux travaux d’A.Green et plus récemment de P.-C. Racamier (« De la perversion narcissique » (1985), Gruppo, 3, 1987, p.11-27).

[3] J.P. Vidal souligne que « la psychanalyse que l’on pourrait qualifier d’ »orthodoxe » ( ?) répugne à reconnaître l’existence d’une perversion qualifiée de « narcissique » qui relèverait plus d’une perversité morale que d’une perversion de la sexualité » (p. 71).

[4] J.P. Vidal parle d’ « exposé à plusieurs voix » pour définir son article.

[5] On relèvera notamment les noms de Rousseau, Deleuze, Fukuyama, Finkielkraut, Simone Weil, Primo Levi et Koestler.

[6] Chemana cité par J.P. Vidal (p.71) : Chemana, R., Dictionnaire de la psychanalyse, Larousse, 1993, p.202.

[7] Voir à ce propos : Compagnon, A., La Seconde main, ou le travail de la citation, Seuil, 1979.

[8] La notion de scripteur (simple écrivant) qui s’oppose à la notion d’auteur(père d’une œuvre et d’une pensée) a été développée par U.Eco (cf. Eco, U., Lector in fabula, le rôle du lecteur ou la coopération interprétative dans les textes narratifs, Grasset, 1985).

[9] Comme l’écrit J.P.Vidal, « ce maillage témoigne […] d’une pensée vivante ayant échappé à ce qui spécifie la prédation essentielle de la « pensée perverse » : détruire tout ce qui fait lien, empêcher de penser, laisser sans voix » (p.70).


Les pathologies du groupe : la perversité.

3 thoughts on “Les pathologies du groupe : la perversité.

  • 30 January 2009 at 10 h 05 min
    Permalink

    bonjour,

    je trouve cet article très juste et bon nombre de questions y sont posées et se posent à moi.

    détruire tout ce qui fait lien, empêcher de penser, laisser sans voix » violence ontologique en psychanalyse.

    Semprun a vu le danger
    Primo Levi non
    Des écrits conventionnels et normés

    voir traumastisme psychique et psysique N° 2192

    2253 “voyage fin-faim et altérité”

    la violence ontologique sur faire taire et terre.
    violence aussi des langages deux fois croisés
    qui suit la pensée philosophique et mathématisé

    Un dessin imaginaire et un dessin architecte
    n’ayant pas la même fonction.

    Pour évoluer la psychanalyse doit revoir exactement ces point là cités dans cette article….la violence vient toujours de l’extérieur.

    http://www.ecrivez.org/Auteur-marie-lise+ehret.html

    Reply
  • 3 October 2013 at 18 h 44 min
    Permalink

    Les commentaires sur ces sites sont tristes. Les gens semblent avoir peur de dire les noms des personnes concernées.

    Je connais une personne à Québec qui a réussi à faire interner deux pervers narcissiques, ces personnes sont des jumeaux.

    Pascal et Patrice Saint-Pierre qui demeuraient à Beauport et maintenant en asile pour la vie dans la région de Montréal. Leurs parents, deux malades ont travaillé au gouvernement à Québec. Ils ont menacé une personne honnête avec les Hells Angels.

    En terminant, tout le monde sait qu’un pervers narcissique doit avoir des complices. Des gens profiteurs, calomnieux, menteurs, hypocrites et même des chieurs et des chieuses.

    Restez honnête et courageux et n’hésitez pas à utiliser la force nécessaire.

    Reply
  • 3 August 2014 at 8 h 53 min
    Permalink

    Mouai… Je n’ai rien appris dans cette fiche de lecture. En revanche c’est clair que la psychanalyse est une approche (riche, je pense à Racamier) mais insuffisante.
    Je conseille très clairement une approche interdisciplinaire de la “pathologie du lien”.

    En ce qui concerne la perversion sexuelle et la perversion narcissique…

    Le pervers narcissique a des relations de type incestuelles (inceste symbolique)… et parfois des passages à l’acte, parce qu’il n’a pas de limites.
    Les relations incestuelles sont un terrain propice aux relations incestueuses… et inversement.

    A savoir qu’en plus le pervers narcissique emploi la double contrainte et les injonctions paradoxales dans un effort perpetuel pour rendre l’autre fou….C’est un problème d’individuation, de confusion, d’intrusion, d’effraction…
    Il y a de nombreux schémas (boucles, systèmes) communs aux familles schizophrènes. J’ose l’avancer (bien que n’étant pas pro)
    (cf article de Duarte Rolo).
    Et des scénario ultra stéréotypés.

    Intéressant à lire pour complèter l’approche du personnage dans une perspective interdisciplinaire : La Relation d’Emprise dans le soin. Cedric Roos. 2006

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